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En arrivant devant l’atelier de Jean-Claude Guerri, à Mas-Thibert, la vieille horloge accrochée à la façade marquait 6h ¼. Est-ce un clin d’œil de mon hôte pour me signifier qu’ici le temps n’existe pas, toujours est-il qu’elle marquait encore 6h ¼ lorsque j’en suis reparti.

Ma première visite à son atelier remonte à une trentaine d’années. Il était alors situé dans une ruelle du quartier des Arènes d’Arles. A vrai dire, rien n’a changé. Le lieu est encore peuplé d’êtres venus du fond des âges. Guerri, sculpteur anthropologue, a déterré de son imaginaire une humanité d’avant les origines. Ou peut-être d’après l’apocalypse. Qu’importe ! Les quelques millions d’années qui nous séparent d’eux n’auront rien changé à la condition humaine.

Ses personnages mi-ange, mi-bête semblent en proie à une obsession : échapper à leur infirmité originelle et copuler pour se perpétuer. Qu'ils aient un silex à la main ou bien un rayon de la mort, leur problème reste éternel : échapper à sa condition initiale. S’extraire pour une courte vie de la matière qui l’engendre, prendre forme pour un temps infinitésimal à l’échelle du cosmos avant de retourner dans le magma originel. Scrutez les visages au double profil. Souffrance et plaisir sont indissociables. Pétris dans la même matière, soudés à jamais.

Guerri ne renie pas les influences de Giacometti et Germaine Richier. Mais au fil des ans, il s’en est dégagé. Rendons-lui grâce d’avoir, dans le sillage de ses prédécesseurs, cultivé son propre univers. S’éloignant dès le début d’un certain anti-art très médiatique et de son cortège de compressions qui ne semblent peser dans la création contemporaine que par leur poids de ferraille, l’œuvre de Guerri est restée hors du temps. C’est cette qualité supérieure de l’artiste qui lui donne la patience d’attendre que les modes meurent pour trouver sa place dans l’histoire.


Jean-Pierre Autheman

Dans l'herbe haute devant l'atelier, les sculptures de Jean-Claude surgissent du sol: malgré leur poids, elles n'y semblent pas posées. Jets de magma préhistorique, figé dans l'air. Même si le métal pèse, ne pas s'appesantir. Même si la souffrance pèse... Deux êtres se quittent : envoi des corps, gravité des visages.

Dans le scraps sans âge, Jean-Claude emprisonne l'instant du suspens: le pied levé dans la marche, les années vite enfuies où l'enfant est porté, un baiser, le déclic intime qui conduit à la séparation ou le fugitif instant de grâce d'une marche à deux, pas accordés ; le moment historique où se sont ouvertes pour les survivants les portes du camp de Saliers, et malgré la mort, la musique dansante du peuple Rom.

Tout est double, les sentiments et la matière, le travail lui-même : le scraps impose d'emblée sa force. Le danger pour l'artiste serait de se laisser dominer. Il faut modeler le matériau, le découper, le polir sans rien lui ôter de sa puissance native. Du mat et de la rouille, faire sourdre la lumière d'un sein. De l'élément brut, l'élégance. Du tellurique, l'aérien. Dans le fer, révéler la chair. Sculpter les contraires qui nous font humains. Et près de ces êtres de fer, nous humains nous immobilisons, suspendus et déchirés comme eux dans la seconde de notre passage terrestre.


Virginie Lou

Au bout du chemin, le portail ouvre sur un jardin de lumière, peuplé de créatures. Chaque sculpture a creusé sa place pour mieux trouver son coin de repos. Les yeux cernés d’un sommeil qui semblait éternel, les corps lourds, martelés et mal cicatrisés se redressent, se hissent, s’agrippent à un bout de lumière, s’inventent une mémoire peuplée de soleil, qui leur offre la plénitude. Quels chagrins ont-elles porté ? Dans la tanière du sculpteur Jean-Claude Guerri, tout semble immortel, la matière, le monde, les hommes, hier, aujourd’hui, demain. L’espace-temps n’existe plus ou alors il s’est arrêté. Comme une coulée d’acier dans la rivière, comme une coulée de lave dans l’océan.

« Je n’impose pas de message, je n’impose rien, chacun reçoit ma sculpture à sa manière. Ma porte est toujours ouverte. » Humble, généreux, Jean-Claude Guerri parle peu. Pourquoi utiliser des mots quand les sculptures vont à l’essentiel ?

Faméliques, rachitiques, volumineuses, épaisses, des âmes se glissent dans les lambeaux de leur chair, dévoilent une peau sur le fil du rasoir, entre blessures anciennes et sérénité retrouvée. Il faut aller chercher au fond de leurs regards l’incarnation d’un dialogue. Oui, la porte est ouverte, ouverte sur une vie qui ne fait pas de cadeaux, mais dont on sait savourer les instants de bonheur. L’univers de Guerri est bercé de bruits, de déraisons, de calmes et de tendresses. De douleurs peut-être, de violences, d’amour certainement.

« L’idée générale, au départ, je l’ai en vivant, en voyant les gens, en les regardant, en étant à leurs côtés, en étant comme tout le monde. » Capable de lire à l’intérieur, capable de voir le côté opposé de l’apparence pour deviner l’essentiel et réécrire les sensations avec l’acier. « Ce n’est pas la chair qui est réelle, c’est l’âme. La chair est cendre, l’âme est flamme » écrivit Victor Hugo.


N. Chayne

Guerri, sculpteur anthropologue

Sculpter les contraires qui nous font humains
Aimer jusqu'à la déchirure